Lettre ouverte à toi, mon corps

Me

A 12 ans, tu commences à changer. Toi, ce corps auquel je n’avais jamais appris à faire attention auparavant, tu grandis, tu t’épanouis. Tu sembles attiser la curiosité des autres… mais tu ne me ressembles pas. A cause de toi, j’ai droit à mes toutes premières remarques déplacées; à des commentaires tantôt maladroits, tantôt gênants. A des regards qui me mettent mal à l’aise. Paraît-il que ces formes souples qui apparaissent devraient me réjouir. Que je deviens une femme et que je devrais être fière. Pourtant, pour la toute première fois de ma vie, je ne me sens pas… moi.

A 14 ans, tu me trahis. Les rendez-vous à l’hôpital s’enchaînent, les médecins, parfois condescendants, parfois découragés, semblent tous impuissants mais unanimes. « Votre fille n’a pas eu de chance, c’est comme ça, » dit un énième orthopédiste à ma mère, et je me retrouve à pleurer dans ma chambre le soir. Pourquoi moi? Pourquoi ne peux-tu pas être normal? Je t’observe dans le miroir et un dégoût profond commence à s’éveiller au creux de mes entrailles. Cette bosse dans le dos ne cesse de grandir, ces muscles emprisonnés dans le corset plastique me font si mal que je m’en réveille la nuit, en sueur. Je suis fatiguée. Au collège, ça chahute, ça taquine « Hé Quasimodo! Viens voir Robocop! ». J’en rigole; pas question de craquer en public. Serrer les dents, endurer, attendre. Mais attendre quoi? Personne ne peut me le dire. Les nuits à mal dormir, comprimée dans ce bout de plastique qui mord ma peau et la marque cruellement d’hématomes et d’escarres, finissent par avoir raison de moi. J’abandonne le corset la nuit et toi, toi tu continues de te tordre et de te déformer. Mon corps d’adolescente n’est qu’une prison dont je ne peux m’échapper.

A 17 ans, je me sens prête à reprendre le dessus sur toi. Enfin, je vois apparaître la lumière au bout du tunnel. Ça va être dur, plus dur sans doute que tout ce que j’ai enduré jusque là. Mais ton règne va toucher à sa fin; je n’aurai plus à te subir sans pouvoir riposter. « Tout va bien se passer, » me rassure le chirurgien et, étrangement, j’ai confiance. La tranquillité intérieure que je ressens à cet instant est presque irréelle, et c’est ainsi que je le sais; je prends la bonne décision. Cette scoliose qui mutile mon squelette de l’intérieur, ce poumon gauche prêt à lâcher… Tu n’auras pas le dernier mot.

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A l’aube de mes 18 ans, tu me bouleverses. Jamais je ne t’aurais soupçonné d’être aussi fort, aussi déterminé. Il y avait en toi une puissance silencieuse dont j’ignorais l’existence. Tu t’accroches, et tu supportes, et tu n’abandonnes jamais. La douleur est aveuglante, les larmes coulent si souvent que leur goût salé est le seul que je sens sur mes lèvres desséchées. Les nuits sont interminables et je voudrais avoir ne serait-ce que quelques minutes de répit, mais mon chirurgien s’est envolé en Europe et l’hôpital n’est guère généreux en antalgiques. J’en retiens que des fragments, étourdie par la douleur et la fatigue; je me souviens de ma mère en train de se disputer avec l’équipe médicale, les suppliant de la laisser acheter elle-même des médicaments pour soulager mes souffrances, de sa main tenant la mienne. De la voix inquiète de mon père. Mais je me souviens surtout de cette question, cette interrogation déchirante qui virevolte de temps à autre dans ma tête, avant que l’état de demi-inconscience ne me rattrape. « Pourquoi suis-je toujours en vie? Pourquoi ne lâches-tu pas?… » En cette semaine de Septembre 2008, tu deviens mon allié. Tu m’aides à survivre.

A 19 ans, j’aimerais dire que toi et moi, on a fait la paix. On en a vécu des choses… Mais la réalité est autre, car tu ne supportes pas cette nouvelle cage que je t’ai imposé; il y a quelque chose d’étranger à l’intérieur de toi, quelque chose qui t’empêche de te déployer et de n’en faire qu’à ta tête. Tu n’es pas habitué à être aussi limité et restreint. Tel un enfant capricieux, tu cherches à te venger; tu me fais mal, si mal que j’en pleure, sans que les médecins ne puissent en expliquer la cause exacte. Tu rejettes la plupart de nourriture que je t’offre, tu faiblis, et une fois de plus impuissante, je te vois changer. Je touche les côtes que je n’ai pas l’habitude de voir ressortir, j’essaie comme je peux de regarder mon dos dans le miroir; cette colonne vertébrale (endolorie, mais droite) est trop apparente. J’ai peur. Tu me fais peur. J’entends pourtant les copines se vanter d’avoir perdu des kilos, de faire du 36 mais se trouver « trop grosses » – je feuillette les magazines et je me dis que je devrais être contente de cette nouvelle silhouette étrange et sans courbes que tu m’imposes malgré moi, mais tu me fais sentir misérable et aucun chiffre auquel semblent aspirer certaines filles ne peut m’ôter ce malaise permanent.

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A 23 ans, on continue d’avoir des hauts et des bas. Tu retrouves tes formes d’avant, mais on a toujours du mal à s’apprivoiser. Parfois, je suis fière de toi. Parfois, j’ai honte. J’ai l’impression que quoi que je fasse, tu n’es jamais tel que tu « devrais » être. Tu ne sembles pas te remettre de l’intervention aussi bien que je l’avais espéré. « Ce sont des choses qui peuvent arriver, » me dit-on en haussant les épaules. Tu ne ressembles pas non plus à ces corps plébiscités sur les affiches ou dans la presse. Tu es marqué par la cellulite, les vergetures, et c’est laid. Enfin, c’est ce qu’on ne cesse de répéter à la télévision et dans les magazines. Et si c’est la majorité qui le dit, ça doit être vrai, n’est-ce pas? On me rit au nez quand je confie mon mal-être et j’aimerais que mes complexes et mes douleurs s’évaporent dans les airs au son mélodieux de ces rires, mais ils ne font que s’ancrer plus profondément dans ma peau. Je ne me sens pas bien. Je ne me sens pas belle. Alors je te fais souffrir en secret – à genoux, au dessus des toilettes, à rendre ces repas que je juge trop copieux ou caloriques – mais la revanche sur ces années où j’ai été à ta merci, ne m’apporte jamais la moindre satisfaction. Tu endures l’enfer que je te fais vivre, soumis et passif. Mon bourreau devenu martyr.

Aujourd’hui j’ai 28 ans et je crois qu’on apprend enfin à s’aimer, tous les deux. Il était temps, tu ne crois pas? Tant d’années perdues à te détester et vouloir te changer à tout prix, tant d’instants gâchés… On a encore des obstacles à franchir, des leçons à retenir, mais les temps de crise semblent derrière nous. Main dans la main, on prend le temps de guérir – de l’opération, des troubles alimentaires – et on apprend à s’écouter. Tu as beau m’avoir fais mal, tu m’as aussi montré, au fil de ces années, à quel point je pouvais être forte. Face à ces marques et cicatrices sur ma peau que je jugeais jadis grossières et indélicates, vestiges du chemin parcouru, je ne ressens aujourd’hui qu’une profonde admiration. Tu m’as amené là où je suis aujourd’hui et tu m’as montré plus d’une fois que toi et moi, on était capables d’accomplir de belles choses. Alors, peut-être bien que tu ne rentres pas dans la catégorie de ces corps sveltes et toniques qui sont l’idéal de certaines femmes, peut-être bien que la lourde opération a laissé des séquelles. J’ai des cicatrices, des vergetures, de la cellulite. Il y a des zones sur mon dos où j’ai perdu toute sensation à jamais, où ma peau est toute flasque depuis l’opération et fait des bourrelets. Ces bourrelets dits disgracieux qu’on m’a apprit à mépriser. Ces détails que j’ai tant voulu changer, à croire qu’ils m’empêchaient de vivre, de m’aimer.

Le fait est que… tu es mon héros. A travers toutes les épreuves qu’on a traversé – et on en a traversé beaucoup – tu a toujours tenu le coup. Je suis prête à t’épauler et te soutenir, comme tu m’as soutenu par le passé. Au diable les complexes crées de toute pièce par des standards ridicules, sache que si je devais choisir, je préférerai toujours être forte, drôle, aimante, épanouie, courageuse, généreuse et en vie, plutôt que de ressembler à quelqu’un que je ne suis pas censée être. L’apparence est superficielle – ce qui qui compte vraiment, ce sont les choses que tu me fais ressentir et les souvenirs crées grâce à toi : les fous rires jusqu’à en avoir des crampes au ventre, la chair de poule pendant un câlin de l’homme que j’aime après une longue journée, le goût exquis des chocolats chauds savourés en hiver, le coeur qui bat à tout rompre dans la Tour de la Terreur à Disneyland…

Aujourd’hui, j’apprends à faire abstraction du regard des autres, car il y a des milliers d’opinions mais moi, je n’ai qu’une seule vie et qu’un seul corps. Toi. Tel que tu es.

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Comments

  1. Coucou
    Je suis ton blog depuis un petit moment et ton article m’a énormément touché.Je souffre d’une maladie chronique pulmonaire et d’une malformation articulaire incurable, inopérable. Depuis l’enfance, mon corps a été mon ennemi, je me suis battue et me bats parfois encore contre lui. Je te souhaite énormément de courage, c’est un parcours long, une relation aussi réelle que celle que l’on a avec nos amis et autres. En tout cas bravo, je t’envoie de la lumière et de l’amour de loin 🙂

    • Apprendre à aimer son corps, surtout dans notre société où on nous pousse à croire qu’on a mille défauts à corriger, n’est pas facile et en effet c’est un travail de tous les jours, avec des périodes moins évidentes que d’autres… On est humain•es après tout. Merci pour ton commentaire, et plein de courage à toi également! <3

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